La possibilité de changer de spécialité
en cours
d'exercice
Un décret paru au « Journal officiel » va permettre à tous les diplômés en médecine de changer de
spécialité en cours d'exercice. Attendue depuis de nombreuses années par certains syndicats, cette disposition dispensera les praticiens de repasser par l'internat pour obtenir une qualification de spécialiste différente
de la leur.
UN NEUROCHIRURGIEN qui devient neurologue, un rhumatologue qui se
tourne vers la médecine du travail... Pour changer de discipline, il ne sera bientôt plus nécessaire de repasser le concours de l'internat. La création de
passerelles va permettre à tous les diplômés en médecine de se consacrer à une autre spécialité, à condition
que « le médecin justifie d'une formation et
d'une expérience
qui lui assurent des compétences équivalentes à celles qui sont requises pour l'obtention du diplôme d'études spécialisées (DES) ou du diplôme d'études spécialisées complémentaires (Desc) de la spécialité sollicitée ».
Le décret relatif aux conditions dans lesquelles se dérouleront ces changements
de spécialité est paru le 21 mars au « Journal officiel
». Il précise que l'obtention de cette
qualification relève de la compétence de l'Ordre des médecins : « Les décisions sont prises par le conseil départemental de l'Ordre après avis d'une commission de qualification constituée par spécialités. » Un prochain arrêté ministériel fixera la
composition des commissions, la procédure d'examen des dossiers et la liste des
spécialités concernées. Après « quinze ans d'attente », le Dr Michel Chassang, président de la Confédération des syndicats médicaux
français (Csmf), se félicite de l'application du décret,
mais il demande au gouvernement d'intervenir rapidement afin que « cette avancée décisive soit opérationnelle dans les
meilleurs délais ».
Selon lui, le texte marque un pas important « pour tous ceux qui souhaitent changer d'orientation au cours de leur carrière professionnelle mais également pour la régulation de la démographie médicale qui disposera enfin d'un levier plus rapide et mieux ciblé ». Il juge que cette mesure « intelligente » doit être exploitée « avant de parler de transfert de compétences vers les professions paramédicales ». Pour le Dr Dinorino Cabrera, président du
Syndicat des médecins libéraux (SML), cet « excellent » décret va permettre par exemple à « un chirurgien qui aurait un problème avec ses mains ou à un cardiologue
qui souffrirait d'un problème
d'audition », d'éviter de mettre un terme à sa carrière. « Il y a dix ans, quand la population médicale était plus étoffée, beaucoup de médecins ont pris
le Mica à l’age de 54 ou 55 ans. Certains auraient été tentés de changer de spécialité si cela avait été possible », commente le Dr Cabrera. Aujourd'hui, cette
mesure pourrait aider les médecins qui veulent changer de voie d'orientation après
dix ans d'exercice ou souffrent d'un phénomène de lassitude. Les médecins spécialistes dont la
discipline est sur-représentée dans leur agglomération pourront, s'ils le souhaitent, se reconvertir dans
une autre spécialité qui leur permettra de rester
dans leur région. Le président du SML pense déjà à l'avenir : « Quand les procédures seront en place, il faudra trouver les moyens pour la formation et l'incitation des médecins qui souhaitent s'engager dans cette démarche »
Les réserves de MG-France. Le Dr Pierre Costes, président de MG-France, se
montre moins enthousiate que ses confrères. Il craint que
le décret de réorientation post-DES ne
tienne pas suffisamment compte de la
compétence professionnelle préalable à la nouvelle spécialité : « Si un médecin
a un diplôme de cardiologie et
souhaite exercer la chirurgie, il lui faudra faire preuve d'un diplôme complémentaire ou d'un exercice particulier, de même qu'un praticien devra montrer ses compétences en termes de soins
primaires pour exercer la médecine
générale. » Selon lui, la
commission de la qualification, qui
aura pour tâche de veiller à la
réorientation des médecins, doit être
composée essentiellement des membres de la discipline visée. « Dans un pays où il y a deux médecins spécialistes pour un généraliste », le Dr
Costes indique que ce texte est insuffisant
« si on ne réforme pas plus profondément la formation en fonction des besoins sanitaires réels ». Il ajoute
qu'il préférerait que le
gouvernement renforce le nombre de
postes ouverts à la médecine générale
en DES plutôt que d'organiser les
réorientations post-DES. La présidente de l'Association nationale des étudiants en médecine de France (Anemf), Amandine Brunon, estime pour sa part que le système qui voit le jour est très important pour les futures générations de médecins : « La médecine
est en pleine mutation et une
spécialité n'aura pas le même visage
dans vingt ans. Chacun pourra alors
rebondir plutôt que de s'engouffrer à jamais dans une voie qui n'est peut-être pas la sienne. »
CHRISTOPHE GATTUSO
« Une bouffée d'oxygène »,
affirme le Pr Jacques Roland
Le Pr Jacques Roland se réjouit de la
parution au « Journal officiel » du décret relatif au changement de spécialité des docteurs en médecine. « Depuis la réforme des études médicales
en 1983, les médecins ne pouvaient pas changer de spécialité sans repasser l'internat. Ce
décret répare une injustice et apporte de la souplesse à notre système de diplômes, très rigide », indique le président de la section Formation médicale et
qualifications à l'Ordre des médecins. « L'idée qu'un médecin peut
aujourd'hui infléchir sa carrière est une sacrée bouffée d'oxygène dans notre système de santé, qui est très cloisonné, avec ses 53 différents métiers médicaux »,
ajoute-t-il.
Le Pr Roland prend l'exemple d'un
médecin généraliste qui a récemment passé la capacité
de gérontologie, et souhaiterait exercer la gériatrie à plein-temps. « Il lui suffira de solliciter son conseil
départemental de l'Ordre des médecins et de
constituer un dossier à remettre à la future commission de qualification en gériatrie. » Cette commission, dont la composition n'est pas encore encadrée par un texte de loi, devrait selon toute vraisemblance être
présidée par un universitaire et compter quatre autres
membres: deux désignés par les organisations
professionnelles et deux autres par l'Ordre.
« Près de 900 médecins ont déjà exprimé à leur conseil départemental le souhait de changer de spécialité
», précise le Pr Roland. Selon lui, le
décret devrait profiter à la gériatrie ou aux urgences, nouveaux
métiers médicaux. Mais il met en garde : «
li faudra veiller à ce que les médecins de
certaines spécialités ne la quittent pas en masse ou ne se tournent vers
d'autres en vogue. » Jacques
Roland souligne également une imperfection du texte : « Un généraliste
qui devient gériatre à exercice exclusif ne pourra plus prendre de gardes de
médecine générale, par exemple... »